Un revenu de base pour chacun, plus d'autonomie pour tous
En « prĂ©paration » Ă notre Ă©vĂ©nement « Entrez, c’est ouvert » ayant comme thème le revenu de base, nous vous proposons cette note rĂ©digĂ©e par Philippe Defeyt.
[box type= »warning »] Avertissement : Au vu de l’intĂ©rĂŞt croissant et nouveau Ă certains Ă©gards, liĂ© Ă la crise que nous vivons, pour l’idĂ©e d’un revenu de base, vous trouverez ci-après, en quelques pages, l’essentiel de ma proposition. Celle-ci datant de 2016, il est Ă©vident que les montants citĂ©s doivent ĂŞtre indexĂ©s. Mais cela ne change rien Ă la philosophie gĂ©nĂ©rale du dispositif qui ambitionne de simplifier la (re)distribution des revenus, de la rendre plus juste, de soutenir l’autonomie, de libĂ©rer les choix de vie privĂ©e et professionnelle.[/box]
Notre système de (re)distribution des revenus ne parvient pas à répondre suffisamment et/ou adéquatement à huit défis, vécus difficilement tous les jours par beaucoup de nos concitoyens.
- Les difficultĂ©s nĂ©es dans les pĂ©riodes de transition (pour les jeunes, quand ils entrent dans la vie active ; pour les personnes qui souhaitent changer d’orientation professionnelle ; pour ceux qui souhaitent alterner activitĂ©s professionnelles et formations avec des intensitĂ©s variables ; pour ceux qui souhaitent ralentir le rythme dans les annĂ©es qui prĂ©cèdent la retraite ; pour celles (le plus souvent se sont des femmes qui sont concernĂ©es) qui sont empĂŞchĂ©es de changer de vie Ă cause des contraintes Ă©conomiques ; …).
- Les très nombreux pièges financiers, Ă savoir ces situations oĂą (re)trouver un emploi n’amĂ©liore pas (et parfois dĂ©tĂ©riore) le budget du mĂ©nage.
- La pesante complexité des règles régissant la (re)distribution des revenus, qui pénalise en particulier les moins armés.
- Les contrôles sur la vie privée de nombreux allocataires sociaux.
- L’absence de rĂ©ponse forte en matière de lutte contre la pauvretĂ©.
- Un soutien insuffisant aux porteurs de projets, de quelque nature (scientifiques, marchands, associatifs, culturels, militants…).
- L’envie de nombreux travailleurs d’amĂ©nager et/ou de rĂ©duire leur temps de travail.
- Les difficultés et incompréhensions en matière de (re)distribution des revenus nées de la coexistence dans les ménages mais aussi dans le parcours de chaque personne de plusieurs statuts.
Imaginez quelques instants que l’on puisse reconstruire une protection sociale Ă partir d’une feuille blanche avec l’objectif de relever ces dĂ©fis de manière efficace, efficiente et juste. Cette posture intellectuelle ne signifie en rien que notre système social est en tout mauvais ou dĂ©passĂ©. Il s’agit tout simplement de faire cet exercice pour voir ce qui doit ĂŞtre consolidĂ© et ce qui peut Ă©voluer.
Voici comment je propose de remplir cette page blanche pour écrire un autre avenir.
UN REVENU SOCLE ET INCONDITIONNEL DE 600 €/mois
Point de dĂ©part d’un nouveau modèle de protection sociale : chacun reçoit un revenu socle de 600 €/mois.
D’emblĂ©e il importe d’apporter cinq prĂ©cisions :
1. Il s’agit d’un revenu socle ce qui veut dire que les autres revenus s’y ajoutent.
2. Pour les moins de 18 ans il est proposé un montant de 300 €/mois.
3. En faisant cette proposition je ne considère Ă©videmment pas que 600 €/mois suffisent pour vivre. Mais ce n’est pas l’objectif premier. Ceci dit on fera remarquer qu’il y a des centaines de milliers de personnes qui n’atteignent pas ce montant aujourd’hui. Par exemple : les cohabitants en matière de RIS (Revenu d’intĂ©gration sociale), de très nombreux chĂ´meurs (surtout des chĂ´meuses en fait), les jeunes qui n’ont mĂŞme pas droit Ă une allocation d’insertion, des pensionnĂ©(e)s, les travailleurs ayant interrompu leur carrière avec indemnitĂ© de l’ONEM (quand indemnitĂ© il y a), etc. Le revenu implicitement accordĂ© au conjoint sans revenu via le quotient conjugal ou le taux mĂ©nage existant dans diverses lĂ©gislations est lui aussi infĂ©rieur Ă 600 €/mois.
4. Ce revenu de base serait rĂ©servĂ© Ă ceux qui ont la citoyennetĂ© fiscale (excluant donc, par exemple, les fonctionnaires europĂ©ens domiciliĂ©s en Belgique). Attention : citoyennetĂ© fiscale ne veut pas dire que l’on doit payer des impĂ´ts pour obtenir le revenu de base mais simplement qu’il faut ĂŞtre affiliĂ© (= partie prenante) au système de redistribution des revenus qui a cours en Belgique et donc participer Ă son financement dès que les ressources sont suffisantes. Comme aujourd’hui, les personnes rĂ©fugiĂ©es en demande d’un titre de sĂ©jour accĂ©deraient Ă cette citoyennetĂ© fiscale une fois reconnues tandis que les migrants Ă©conomiques venant de pays europĂ©ens pourraient l’obtenir s’ils paient cotisations et impĂ´ts « normaux » en Belgique.
5. Pourquoi 600 €/mois ? On répondra à cette question plus loin.
Ce revenu socle est doublement inconditionnel
1. Il reste acquis quels que soient les autres revenus.
2. Il ne varie pas en fonction des caractéristiques (statut social, liens familiaux, revenus…) des (éventuelles) autres personnes qui vivent dans le ménage.
PRESTATIONS SOCIALES : CONSOLIDATION D’UNE LOGIQUE ASSURANCIELLE
Parallèlement, on établit des assurances contre les risques de la vie :
- assurance-chĂ´mage
- assurance-maladie (soins de santé et indemnités)
- assurance-retraite.
Importante prĂ©cision : on ne touche pas aux soins de santĂ© ni aux allocations pour personnes handicapĂ©es ; on maintient donc les systèmes actuels, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas ĂŞtre amĂ©liorĂ©s.
Comment fonctionnent ces assurances ? Comme aujourd’hui, Ă savoir un pourcentage du revenu perdu, avec planchers et plafonds si souhaitĂ© pour des raisons de redistribution verticale des revenus. Mais
- comme chacun dispose d’un revenu socle les pourcentages sont, toutes choses Ă©gales, moins Ă©levĂ©s
- il n’y a plus de taux mĂ©nage, de taux isolĂ© ou de taux cohabitant, mais une seule vĂ©ritable assurance sociale, strictement « individuelle ».
C’est la mĂŞme logique qui prĂ©siderait au calcul des autres revenus de remplacement (indemnitĂ©s INAMI et pensions).
Et pour les personnes qui n’ont jamais travaillĂ© ou pas travaillĂ© assez ? La proposition est d’introduire une allocation d’insertion de 300 €/mois (avec les obligations d’un demandeur d’emploi indemnisĂ©).
Enfin, pour ĂŞtre sĂ»r que toute personne en difficultĂ©s reçoive au moins autant qu’aujourd’hui, je propose Ă©galement une allocation loyer pour les personnes seules et les familles monoparentales, fluctuant entre 0 et 300 €/mois et accordĂ©e en fonction des revenus totaux du mĂ©nage ; ce serait la seule aide sociale accordĂ©e sous condition de ressources (comme l’est le loyer dans le logement social).
Il ne faut rien d’autre pour que le système fonctionne – mieux – qu’aujourd’hui !
Importante prĂ©cision : la mise en place de ce revenu de base doit s’accompagner de la consolidation de trois rĂ©gulations du marchĂ© du travail : 1° le salaire minimum, 2° un temps de travail de un tiers temps minimum et 3° la lutte contre les faux indĂ©pendants. Un stand-still doit ĂŞtre imposĂ© aux conventions collectives existantes (pas de recul possible donc). Si ce n’Ă©tait le cas, un revenu de base pourrait en effet devenir le cheval de Troie d’une dĂ©rĂ©gulation sauvage du marchĂ© du travail.
DES EXEMPLES CONCRETS
NB : Les montants ci-après doivent ĂŞtre indexĂ©s. Mais j’ai prĂ©fĂ©rĂ© garder les montants arrondis pour la facilitĂ©.
1. Un jeune (ou moins jeune) demandeur d’emploi sans droit Ă une allocation de chĂ´mage = 600 € + 300 € d’allocation d’insertion = 900 €/mois. Ce montant ne change pas si, par exemple, le jeune se met en mĂ©nage. S’il vit seul il est en droit d’obtenir une allocation loyer de 250 €/mois pour arriver au seuil de pauvretĂ© (estimĂ© Ă 1.150 €/mois en 2017).
Un indĂ©pendant failli qui n’aurait plus droit Ă des allocations de chĂ´mage pourrait activer, lui aussi, cette allocation d’insertion (en plus, bien sĂ»r, du revenu de base).
2. Le revenu de base de 600 € permettrait Ă un indĂ©pendant qui se lance (avec des revenus faibles) et/ou qui connaĂ®t une mauvaise passe en terme de chiffre d’affaires de ne pas devoir jeter l’Ă©ponge. Par exemple, un jeune maraĂ®cher, retirant 500 €/mois de ces activitĂ©s comme indĂ©pendant, pourra demain les ajouter Ă son revenu de base pour obtenir au total 1.100 €/mois.
3. Une personne ne souhaitant pas travailler ou interrompant complètement sa carrière (par exemple pour se réorienter sur le plan professionnel)= 600 €/mois (sans aucune formalité administrative).
4. Un travailleur ayant perdu son emploi lui rapportant 2.000 € bruts par mois = 600 € + une allocation de chômage représentant 40% du salaire perdu = 800 €/mois. Total = 1.400 €/mois.
5. Un travailleur partant à la pension = 600 € + une pension (publique, dépendant strictement de sa carrière) calculée en pourcentage des revenus actualisés pendant sa vie professionnelle, par exemple 700 € (=45% du salaire perdu). Au total donc 1.300 €/mois.
6. Une jeune femme isolĂ©e mère d’un enfant = 600 € + salaire net de (par exemple) 800 € + 300 €. Total = 1.700 €/mois. Si cette personne n’a aucun revenu et qu’elle se dĂ©clare demandeuse d’emploi inoccupĂ©e sans avoir travaillĂ© assez pour bĂ©nĂ©ficier d’une allocation de chĂ´mage, elle bĂ©nĂ©ficiera bien sĂ»r du revenu de base, d’une allocation d’insertion et d’une allocation de loyer de, disons, 300 €/mois. Son revenu se calcule ainsi : 600 € + 300 € (allocation d’insertion) + 300 € (allocation loyer) + 300 € (revenu de base de l’enfant) =1.450 €/mois contre 1.295,5 €/mois dans l’actuel système Ă la date de juin 2016.
Pour les personnes aujourd’hui en difficultĂ©s, les paramètres du nouveau système sont calibrĂ©s pour assurer aux isolĂ©s plus qu’aujourd’hui (et atteindre au moins le seuil de pauvretĂ© si la personne en Ă©tat de travailler se dĂ©clare demandeuse d’emploi ou si elle est en incapacitĂ© de travailler). Les actuels cohabitants sont toujours gagnants et n’ont donc plus aucun intĂ©rĂŞt Ă se domicilier fictivement pour obtenir plus. Un actuel chef de mĂ©nage aura moins Ă titre individuel mais le mĂ©nage dans lequel il vit aura plus.
QUELS SONT LES AVANTAGES DE CE NOUVEAU PARADIGME SOCIAL ?
Ce nouveau paradigme de la protection sociale permet d’atteindre huit objectifs :
- Simplifier la redistribution des revenus
- Individualiser les droits sociaux et fiscaux
- Supprimer les pièges Ă l’emploi
- Lutter plus efficacement contre la pauvreté
- Libérer les énergies et initiatives
- Faciliter la réduction du temps de travail et préparer une société avec moins de travail
- Faciliter les transitions, professionnelles et/ou dans les ménages
- Rapprocher les statuts.
1. Une très grande simplification
Dans le modèle développé ci-dessus :
- un rĂ©gime d’assistance n’est plus nĂ©cessaire ; les CPAS peuvent rester mais pour d’autres pans de leur action, pas pour assurer un revenu de base
- il n’est plus nĂ©cessaire de prĂ©voir des allocations familiales majorĂ©es puisqu’on fusionne implicitement allocations familiales, taux majorĂ©s et rĂ©ductions fiscales pour enfants Ă charge ; toutes les difficultĂ©s administratives que le prĂ©sent système entraĂ®ne sont donc Ă©liminĂ©es
- plus besoin du crédit-temps et systèmes assimilés ; les 600 €/mois restent acquis quels que soient les choix de temps de travail
- il n’est plus nĂ©cessaire de dĂ©terminer si un temps partiel est (in)volontaire (ce qui est de toute manière une chose peu aisĂ©e voire indicible) et donc plus de nĂ©cessitĂ© d’un système d’allocation de garantie de revenu (AGR)
- il n’est plus nĂ©cessaire de prĂ©voir des rĂ©ductions fiscales pour personnes Ă charge, l’exonĂ©ration d’une première tranche de revenus ou des allocations au « taux mĂ©nage » puisque chaque personne a un revenu de base de 600 €/mois
- les montants auxquels on a droit sont disponibles immédiatement
- les statuts se rapprochent, simplifiant la situation des personnes et ménages à cheval sur plusieurs statuts.
Tout ceci assure une plus grande clartĂ© du système social et donc moins de surprises dĂ©sagrĂ©ables quand change la situation d’une personne, volontairement ou involontairement.
2. Une individualisation des droits sociaux et fiscaux
Les conséquences sont ici plus que bénéfiques :
- les solidaritĂ©s chaudes (ex : des parents qui aident un enfant en difficultĂ©, un mĂ©nage qui accueille une personne en difficultĂ©, deux personnes qui co-louent un logement…) peuvent jouer Ă plein
- plus de contrôles intrusifs sur la vie privée
- plus besoin de déterminer si une personne est « vraiment » isolée
- toutes les formes de logement et d’habitat peuvent s’Ă©panouir et plus aucun intĂ©rĂŞt Ă des domiciliations fictives, ce qui contribue Ă un assainissement du marchĂ© locatif.
Illustration : de nombreuses personnes qui ne sont pas des Ă©tudiant(e)s sollicitent l’ASBL Un toit, deux âges pour habiter avec une personne âgĂ©e. RisquĂ©e aujourd’hui, cette forme de cohabitation pourrait sans souci se pratiquer dans le cadre d’un revenu de base tel que dĂ©veloppĂ© ici, au bĂ©nĂ©fice de la personne âgĂ©e et de la personne qui viendrait habiter avec elle.
3. Plus de pièges Ă l’emploi ou financiers
Dans toutes les configurations une personne gagne (significativement) plus si elle (re)trouve un travail ou augmente son temps de travail. Qui plus est, les pertes de revenus liĂ©es Ă la perte d’allocations familiales majorĂ©es et/ou Ă la perte/diminution d’allocations sociales d’autre(s) Ă©ventuel(s) membre(s) du mĂ©nage ne peuvent plus se produire.
4. Les pauvres s’en sortent mieux
En libĂ©rant les solidaritĂ©s courtes, en supprimant tout piège Ă l’emploi, en donnant immĂ©diatement dans le revenu de base des enfants des avantages fiscaux aujourd’hui dĂ©layĂ©s dans le temps, les pauvres s’en sortent mieux, surtout si on complète le dispositif ici proposĂ© par un emploi garanti au bout de X mois (voir ci-après).
5. Libérer les énergies et initiatives
Toute personne peut « activer » ce revenu socle pour rĂ©duire son temps de travail et mener Ă bien des activitĂ©s qu’elle porte en elle, quelles qu’elles soient : activitĂ©s artistiques, bĂ©nĂ©voles, associatives, militantes, de recherche, prĂ©paration d’une activitĂ© Ă©conomique… Un revenu de base ainsi conçu pour donc aussi servir Ă faciliter des dĂ©marches de transition Ă©cologique.
Toute personne peut aussi « activer » ce revenu de base pour mener Ă bien des activitĂ©s Ă©conomiques d’un grand intĂ©rĂŞt pour elle mais dont le revenu mensuel procurĂ© est insuffisant Ă lui tout seul (ex : activitĂ©s artistiques professionnelles, jeunes passionnĂ©s de maraĂ®chage…).
Nous sommes ici au cĹ“ur de ma vision d’un revenu de base. Des individus heureux partagent leur temps entre trois types d’activitĂ©s, dans des proportions qui peuvent Ă©videmment varier d’une personne Ă l’autre et dans le temps :
- La production de richesses (travail = emploi) ; il est souhaitable que tous puissent garder ou (re)trouver un lien avec l’emploi
- Les activités de « care » (travail = soins aux proches)
- Les activités pour soi et pour/avec les autres (travail = autonomie). ; ce sont ces activités qui seront « financées » par un revenu de base.
C’est en fonction de cette vision philosophique d’une vie heureuse que je ne porte pas le projet d’une allocation universelle suffisamment Ă©levĂ©e pour affranchir la vie durant un individu qui le souhaiterait de toute participation Ă la sphère productive des richesses Ă©conomiques. Le travail qui passe par l’emploi est source de liens sociaux et d’autres externalitĂ©s personnelles et sociĂ©tales.
6. RĂ©duire le temps de travail et prĂ©parer une sociĂ©tĂ© avec moins de travail (sous la forme d’emplois)
Le revenu de base ici proposé peut soutenir une réduction du temps de travail, sur une base collective (le revenu de base couvrirait pour beaucoup la réduction du salaire net) et/ou individuelle (le coût de travailler moins est proportionnellement réduit).
Comme d’autres, je pense que, tĂ´t ou tard, mais plutĂ´t bientĂ´t, les destructions d’emplois l’emporteront sur les crĂ©ations. Et c’est probablement très bien ainsi (en particulier quand il s’agit d’emplois proposant de mauvaises conditions de travail), pour autant que la sociĂ©tĂ© gère Ă©quitablement les consĂ©quences de cette Ă©volution. Dans un tel contexte, il y a nĂ©cessitĂ© de revoir la (re)distribution des revenus. Un revenu de base est donc le bienvenu. C’est Ă cause de cette Ă©volution que les 600 €/mois sont un point de dĂ©part d’une histoire Ă Ă©crire. Ce montant est donc appelĂ© Ă augmenter.
7. Faciliter les transitions
Les jeunes qui n’ont aucun revenu pour se lancer Ă la sortie des Ă©tudes, les jeunes qui font de la formation en alternance, un travailleur qui a envie d’investir pendant quelques mois dans une formation ou s’engager – volontairement – dans une autre voie professionnelle, la femme coincĂ©e dans son couple pour raisons Ă©conomiques, etc., etc., toutes ces personnes verront leur transition facilitĂ©e par le revenu de base.
8. Rapprocher les statuts
La mise en route de la dĂ©marche SMART et des couveuses d’activitĂ©s a dĂ©jĂ permis de faire de grands pas vers le rapprochement des statuts et des droits. Le dispositif global proposĂ© ici devrait permettre de parachever cette nĂ©cessaire Ă©volution.
DES MESURES COMPLÉMENTAIRES
- On peut bien sĂ»r profiter de ce changement de paradigme pour, par exemple, harmoniser certains seuils, planchers et plafonds ou apporter d’autres amĂ©liorations au système de (re)distribution des revenus (« fine-tuning »).
- De mĂŞme, la suppression (pour cause de « double emploi ») de l’exonĂ©ration fiscale de la première tranche de revenus (quotitĂ© exonĂ©rĂ©e) serait aussi l’occasion d’adapter les barèmes fiscaux, dans le sens d’une meilleure progressivitĂ©.
- Pour lutter mieux encore contre la pauvretĂ© on peut coupler l’octroi d’une allocation d’insertion Ă la garantie de se voir offrir un emploi dans une pĂ©riode de X (Ă dĂ©terminer) mois, sur base du modèle de l’Article 60 (dispositif de remise Ă l’emploi activĂ© par les CPAS). Cette approche est connue dans la littĂ©rature sous le nom de workfare. Il serait pertinent de rĂ©orienter les aides au logement (y compris les rĂ©ductions fiscales) vers des compensations en faveur de certains mĂ©nages pour tenir compte de la diffĂ©rence des loyers d’une sous-rĂ©gion Ă l’autre, permettant ici de surmonter la difficultĂ© nĂ©e d’un revenu de base identique sur tout le territoire alors que le coĂ»t de la vie varie dans l’espace.
- Introduire une allocation loyer comme proposé supra implique – en tout cas pour les petits logements – une régulation des loyers.
- L’octroi, Ă chaque citoyen, d’un compte notionnel, virtuel, par lequel transiteraient tous les revenus (avant d’ĂŞtre rĂ©orientĂ©s vers les comptes bancaires actifs), faciliterait grandement la mise en Ĺ“uvre opĂ©rationnelle du revenu de base.
ON EFFACE TOUT ?
Ainsi prĂ©sentĂ©, un revenu de base rĂ©invente l’Etat-Providence. Il devient
- un Etat-Providence 3.0, en considĂ©rant que le modèle 1.0 c’est l’Etat-Providence de la sortie de la guerre et que la version 2.0 est celle progressivement introduite Ă partir des annĂ©es 80, Ă savoir un dĂ©tricotage des principes d’origine et des protections offertes
- un Etat-Providence avec une autonomie augmentée
- un Etat-Providence libérant les énergies et la créativité.
Au-delĂ de ces formules un peu faciles, ces trois affirmations disent trois choses essentielles :
- On n’efface pas 70 ans de sĂ©curitĂ© sociale, au contraire on consolide son caractère assuranciel et sa contribution Ă la solidaritĂ©.
- Plaider pour un tel revenu de base ce n’est pas refuser un État prĂ©sent et proactif qui fixe les règles (c’est important en matière de droit du travail et des salaires en particulier) et, surtout, crĂ©e les conditions du bonheur pour ses citoyens.
- Mais plaider pour un tel revenu de base c’est aussi proposer un soutien gĂ©nĂ©ralisĂ©, non clientĂ©liste, Ă la crĂ©ativitĂ© et Ă l’action citoyennes, ce qui est plus difficile Ă mettre en place dans le cadre classique de l’action politique ; la vĂ©ritable innovation entre rarement dans les « cases » des lĂ©gislations et aides publiques existantes.
Enfin, je propose que le revenu de base devienne le 6ème pilier de notre sécurité sociale.
DE NOMBREUSES QUESTIONS
Un tel dispositif suscite bien sĂ»r des interrogations. Voici celles qui, d’expĂ©rience, reviennent le plus souvent.
- Pourquoi faire compliqué quand on peut faire « simple » ?
Il est effectivement possible d’activer d’autres rĂ©formes (hausse des minima sociaux, individualisation des prestations sociales, rĂ©duction du temps de travail, amĂ©lioration du système du crĂ©dit-temps…) mais le dispositif dĂ©veloppĂ© ici permet d’atteindre plusieurs objectifs Ă la fois, Ă moindre coĂ»t, Ă©largit l’individualisation des droits Ă tous les citoyens, sans nĂ©cessitĂ© de pĂ©riodes de transition (notamment pour « protĂ©ger » les mĂ©nages oĂą aujourd’hui il y a une allocation sociale au taux mĂ©nage) et amĂ©liore grandement la simplicitĂ© et donc la lisibilitĂ© des règles de la protection sociale. D’une manière gĂ©nĂ©rale ces autres formules coĂ»tent, additionnĂ©es, plus cher au final et laissent inchangĂ©es de nombreuses situations problĂ©matiques.Trois illustrations :
➢ sans autres changements, une hausse des minima sociaux augmente le nombre de personnes – travailleurs et/ou allocataires sociaux – en droit d’aller chercher un complĂ©ment de revenu dans leur CPAS (et donc augmente le nombre de mĂ©nages dont on contrĂ´lera la composition et les revenus de chacun de ses membres et rend encore plus intĂ©ressante une domiciliation fictive) ; cela augmente aussi le nombre de personnes en situation de piège financier (c’est-Ă -dire toute situation oĂą l’augmentation de l’offre de travail n’amĂ©liore pas, voire rĂ©duit, le niveau de vie de la personne concernĂ©e ou du mĂ©nage dans laquelle elle est vit) ; la rĂ©ponse qui vient le plus souvent est de proposer une revalorisation (de l’ordre de 20%) du salaire minimum ; cette option implique une facture supplĂ©mentaire (qui va payer?) et revient implicitement Ă prĂ©fĂ©rer un temps plein payĂ© au salaire minimum (revalorisĂ©) Ă un système garantissant le mĂŞme revenu net sans devoir travailler Ă temps plein !
Comprenne qui pourra.
➢ une plus grande « gĂ©nĂ©rosité » d’un système de crĂ©dit-temps n’y donnera toujours pas accès aux autres statuts que celui de salariĂ©
➢ la seule individualisation des prestations de sĂ©curitĂ© sociale – qui est, implicitement ou explicitement, la voie choisie par de nombreuses organisations – bute sur deux limites : 1° il est socialement impossible pour un terme plus ou moins long de supprimer un taux « chef de mĂ©nage » (dans un modèle de revenu de base c’est possible puisque l’autre membre du mĂ©nage a, au minimum, 600 €/mois) et 2° les personnes dĂ©pendantes d’un rĂ©gime d’assistance sont toujours contrĂ´lĂ©es (dans un modèle de revenu de base tel que proposĂ© ici il n’y a plus personne en rĂ©gime d’assistance : tout le monde a rejoint la sĂ©curitĂ© sociale). - Un revenu totalement inconditionnel ou un revenu de participation ?
D’aucuns ont du mal Ă adhĂ©rer Ă l’idĂ©e d’un revenu, mĂŞme de base, totalement inconditionnel. Certains proposent, par exemple, d’en lier l’octroi Ă l’accomplissement d’un service civil. Pourquoi pas ? Mais mesurons bien les difficultĂ©s concrètes : quand dans la vie interviendrait un tel service ?, revenu de base ou pas en attendant ?, âge maximum pour l’accomplir ?, modalitĂ©s d’accomplissement ?, etc. D’autres Ă©voquent l’idĂ©e d’un revenu de base liĂ© Ă l’accomplissement d’activitĂ©s jugĂ©es « utiles », dites de participation. Ce n’est pas une bonne idĂ©e. Remplacer des contrĂ´les administratifs par des contrĂ´les sur le contenu des activitĂ©s menĂ©es par les uns et les autres en dehors de la sphère de l’emploi est impossible et de toute manière non souhaitable.
Nul ne peut juger a priori de l’intĂ©rĂŞt et des retombĂ©es, immĂ©diates ou plus tard, de telle ou telle activitĂ©, de telle ou telle dĂ©marche. Faisons confiance aux citoyens.
- Et la réduction des inégalités ?
Les effets combinĂ©s de l’octroi d’un revenu de base Ă tous et de diverses mesures fiscales prises pour complĂ©ter le financement (voir l’Ă©pure budgĂ©taire proposĂ©e ci-après) du dispositif proposĂ© ici rĂ©duisent les Ă©carts entre les hauts et les bas revenus et entre les hautes et les basses pensions, ces dernières Ă©tant supĂ©rieures Ă ce qu’elles sont aujourd’hui. - Est-ce le retour des femmes Ă la maison ?
Il n’est pas impossible que l’octroi d’un revenu de base inconditionnel supĂ©rieur Ă ce que beaucoup de femmes touchent aujourd’hui de manière conditionnelle puisse les inciter (certaines d’entre elles en tout cas) à « rester Ă la maison ». Mais 1° cela peut ĂŞtre un choix pas nĂ©cessairement ou seulement liĂ© Ă l’Ă©ducation des enfants ; 2° on peut espĂ©rer qu’avec le temps, la modification des rapports financiers dans les couples concernĂ©s et la poursuite d’un intense travail socioculturel et lĂ©gislatif fasse Ă©voluer plus encore les comportements. - Est-ce une proposition de droite ou de gauche ?
L’octroi d’une allocation de l’ordre de 1.000 €/mois pour solde de tout compte (Ă savoir : « pour le reste dĂ©brouillez vous ») est aujourd’hui plutĂ´t une mesure de droite et, de manière a priori paradoxale, un montant moindre, mais inscrit dans un dispositif global incluant des prestations sociales de nature assurancielle, plutĂ´t de gauche. Ceci prĂ©cisĂ©, j’estime que le modèle de revenu de base proposĂ© ici peut constituer le cĹ“ur d’un nouveau pacte social et politique, dans l’esprit de celui qui est nĂ© de la guerre. - Finance-t-on la paresse ?
Pas avec un revenu de base du montant proposé ici. Et puis, quand bien même, un peu de paresse ferait du bien à beaucoup. - Est-ce possible même si le reste du monde ne suit pas ?
La Belgique peut montrer la voie d’une vĂ©ritable modernisation de sa protection sociale. Mais, oui, il faut ĂŞtre clair, un tel revenu ne serait pas, du jour ou lendemain, un revenu vraiment « universel ». Et donc pas ni immĂ©diatement ni automatiquement disponible Ă toute personne de l’Union arrivant sur le territoire belge. Pour ĂŞtre clair : ce revenu sera accordĂ© Ă tous les travailleurs et allocataires – quelle que soit leur nationalitĂ© – affiliĂ©s Ă la protection sociale belge (sĂ©curitĂ© et assistance sociales) et Ă leurs enfants, de mĂŞme, comme aujourd’hui, aux rĂ©fugiĂ©s reconnus, mais pas aux travailleurs frontaliers ni aux fonctionnaires auprès d’institutions nationales s’ils ne paient pas d’impĂ´ts et de cotisations en Belgique ; les citoyens venant de l’Union europĂ©enne devront, comme aujourd’hui avec d’autres allocations, patienter un certain temps avant de bĂ©nĂ©ficier de ce revenu de base. - Quel rĂ´le pour les syndicats ?
Le modèle de revenu de base proposĂ© ici ne tient que si les règles d’amĂ©nagement et de rĂ©duction du temps de travail applicables dans chaque entreprise, association ou administration font du droit Ă l’autonomie un droit rĂ©el et pas qu’un droit formel. Il n’y a pas d’exercice possible du droit Ă des activitĂ©s autonomes avec des horaires coupĂ©s, des horaires annoncĂ©s la veille, un refus de l’employeur Ă une demande de rĂ©duction du temps de travail… Le combat pour de bonnes conditions de travail – en ce y compris le volet des dispositions relatives au temps de travail et aux horaires – est donc plus que jamais nĂ©cessaire. Par ailleurs les interlocuteurs sociaux continueraient Ă participer Ă la gestion des assurances sociales puisque l’on continuera Ă prĂ©lever des cotisations sur les salaires. - L’État ne va-t-il pas tout dĂ©cider ?
La crainte revient souvent : un revenu de base, une fois introduit, pourrait Ă tout moment ĂŞtre diminuĂ©/supprimĂ© par un gouvernement qui n’aimerait pas un tel dispositif. La crainte me paraĂ®t infondĂ©e. Une fois le système testĂ© « en vrai », je vois mal qu’un gouvernement mĂŞme rĂ©actionnaire, puisse revenir en arrière. On peut aussi inscrire ce droit dans la Constitution. - Un revenu de base serait-t-il un remède miracle ?
Non, bien sĂ»r, un revenu de base ne va pas comme par magie supprimer les inĂ©galitĂ©s socioculturelles, rĂ©soudre les difficultĂ©s des personnes gĂ©rant mal leur argent, donner Ă chacun et chacune sa place dans la sociĂ©té…, mais il peut crĂ©er des conditions plus favorables pour s’attaquer Ă ces problèmes et difficultĂ©s. Par exemple, si demain les travailleurs sociaux des CPAS peuvent consacrer Ă des activitĂ©s d’accompagnement et de soutien (dans les familles, dans les Ă©coles…) plutĂ´t qu’Ă des activitĂ©s de contrĂ´le, on peut espĂ©rer des retombĂ©es très positives sur l’Ă©mancipation des personnes en difficultĂ©s. - Est-ce pour bientĂ´t ?
Les contradictions, iniquitĂ©s et impasses du système actuel sont telles qu’une protection sociale articulĂ©e autour d’un revenu de base et d’assurances sociales finira par s’imposer. Le changement est en marche. Il pourrait arriver plus vite que prĂ©vu. - Et si on y croĂ®t pas ?
Je m’Ă©tonne toujours d’entendre des partisans d’allocations familiales « droit de l’enfant » ou d’une pension de base d’un mĂŞme montant pour tous Ă©mettre des doutes sur l’intĂ©rĂŞt d’un revenu de base. Mais soit, si on ne voit pas l’utilitĂ© d’un revenu de base tel que proposĂ© ici, il peut au moins servir de rĂ©fĂ©rence pour une rĂ©forme des allocations familiales et/ou des pensions, voire pour d’autres dispositifs (par exemple l’octroi gratuit Ă chacun d’une première tranche de consommation Ă©lectrique, outil pertinent pour introduire une certaine progressivitĂ© des tarifs Ă©lectriques). Les organisations et personnes qui pensent qu’on pourrait commencer par une pension de base semblent assez nombreuses. En tout Ă©tat de cause rĂ©flĂ©chir sur les mĂ©canismes d’un revenu de base amène Ă rĂ©flĂ©chir sur les limites et dysfonctionnements des dispositifs actuels de la (re)distribution des revenus. - Pourquoi 600 €/mois ?
Au dĂ©part de ma rĂ©flexion ce montant a Ă©tĂ© choisi en rĂ©fĂ©rence au montant du revenu d’intĂ©gration au taux cohabitant. Il s’agissait d’avoir un montant fixĂ© au dĂ©part pour, par itĂ©rations, Ă©laborer le reste du système.
A l’arrivĂ©e : ce montant permet un bon Ă©quilibre entre le coĂ»t, l’efficacitĂ© et l’efficience d’un revenu de base tel que conçu ici. Il garantit – avec les autres paramètres proposĂ©s – que personne ne perdrait financièrement dans ce nouveau système (hormis ceux qui vont contribuer plus).
Ce montant est de toute manière un point de dĂ©part d’une histoire encore Ă Ă©crire !