Comme ce matin est apaisant. Les oiseaux, dans le jardin, gazouillent déjà, me rassurant sur mon sort. Je vis et je vais vivre tranquillement aujourd’hui.

Hier, j’ai téléphoné à mes proches, ils sont tous vivants, gais, presque insouciants.

Le jardin m’accueille pour mes exercices quotidiens, dans l’harmonie du soleil levant.

Le bruit lointain des camions secoue mes pensées. cet apaisement ne serait que factice, la vraie vie serait donc ailleurs, dans l’angoisse des nouvelles du jour.

Aujourd’hui, 9 avril 2020, la Belgique comptera peut-être 100 morts en plus : les courbes apparaîtront dans les journaux pour nous rassurer ou nous angoisser, nul ne le sait encore.

À chaque matin, une vision apocalyptique d’une réalité somme toute banale d’êtres humains qui vivent, qui souffrent, et au bout qui meurent.

 

C’est notre part d’humanité, me dis-je, nous devons vivre pour mourir un jour. Mais pas besoin de te lever tôt pour ces paroles de philosophe de comptoir, reprend tes exercices et le cours de ta vie, la lessive à pendre, la vaisselle à ranger. Vite, vite reprends toi, y a rien à dire, y a rien à faire, tu as la chance d’être bien, et profite tant que ça dure .

Pourtant, le matin, quand je me réveille tôt, c’est plus fort que moi, je pense à cette humanité que nous partageons sur terre avec les autres êtres vivants et inertes qui peuplent la planète.

 

Notre privilège d’être humain, avoir une pensée qui voyage, même dans un univers carcéral.

 

Ma pensée va vers cette femme qui souffre et lutte dans sa tête parce que son corps, lui, ne répond plus présent. Il lui reste la pensée pour serrer les coudes contre un inconnu qui l’assaille Je voudrais partager un moment avec elle, lui dire qu’il faut tenir, pour entendre le chant des oiseaux dans le jardin.

 

Je voudrais chanter doucement auprès de ces parents déchirés depuis le décès de leur enfant. Ils n’ont pas eu le temps de comprendre et de lui dire au revoir.  La mort, après tout, fait partie de la vie, c’est le commentaire sous-jacent même s’il n’est pas explicite dans nos journaux : un cas exceptionnel, une jeune personne contaminée à un mauvais moment pour elle, sans doute, un point sur la courbe des statistiques.

Nous devrions nous rassurer effectivement, car c’est une courbe des décès, plutôt normale, qui nous est présentée chaque jour.

Ma pensée s’approche doucement de ce vieux derrière sa fenêtre. Il est prisonnier parce qu’il est en bonne santé. Je lui prends virtuellement la main pour lui dire qu’il n’est pas seul, que nous sommes tous seuls mais sur le même bateau, qui ondule au gré des circonstances de la vie.

Ma balade se poursuit auprès de cet immeuble de 40 ou 50 étages où des familles vivent calfeutrées, où des personnes seules ont l’angoisse de la fin du mois, ou de la fin du confinement, quand l’argent manquera vraiment.

Je pense Dutronc : “C‘était un petit jardin avec une table et une chaise de jardin, avec deux arbres, un pommier, un sapin.”

Si, au moins, au sortir d’une période angoissante, c’est une vie moins stressante qu’on offrait aux jeunes qui cherchent des réponses, aux enfants qui ne demandent qu’à sourire à la vie.

Si notre part d’humanité nous obligeait à offrir à tous, un lieu de vie salubre et accueillant, des jardins pour sentir le printemps, des parcs, des bois pour se balader, philosopher ensemble sur le sens de la vie.

Si notre part d’humanité bannissait définitivement le mot business du vocabulaire universel humain et que l’activité économique ne soit plus un objectif en soi mais au service de nos vies.

 

Notre part d’humanité, ce partage de la terre, et une mort apaisée au milieu de ceux qu’on aime.

 

Marie-Christine Lefebvre

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